La plume à la patte

Quand la petite souris se met à écrire...

12 mai 2008

Le concert (1ère partie)

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Ce soir-là, au dîner, le directeur de l’hôtel nous invita cordialement à assister au spectacle qui se déroulerait le soir même, au grand salon.  Les conditions météorologiques étant particulièrement mauvaises pour la saison, il avait fait appel à un ensemble de musiciens pour égayer l’atmosphère par des chansons parisiennes.  Son invitation souleva peu d’enthousiasme parmi les estivants blasés et aigris. Moi-même, je n’étais pas trop convaincue. Je n’avais jamais entendu parler de ce groupe, et encore moins de la chanteuse, qui semblait-il possédait de grandes qualités d’interprétation.

Rendue morose par la pluie incessante et l’observation du ciel plombé, je décidai d’assister au concert. Je ne me fis pas d’illusions. Je m’attendais au mieux, à une prestation honnête. 

Je n’étais pas trop inquiète pour mes jeunes enfants. L’infrastructure du centre était adaptée à leurs besoins, et l’aire de jeux n’était pas très éloignée de l’endroit où nous devions nous rendre.  S’ils étaient trop fatigués, ils pourraient rejoindre seuls, leur chambre. J’avais confié la clé et quelques pièces de monnaie à mon aînée.

Après le repas, je montai au duplex, pour me rafraîchir et étrenner ma nouvelle petite robe blanche et turquoise, mis mes sandales blanches et passai un coup de peigne dans mes cheveux ébouriffés.  Je me disposais à passer un moment très tranquille, à oublier les tracasseries du bureau, le stress des examens de fin d’année, et la constante mauvaise humeur de mon époux, resté à la maison pour cause de travail.

Je gagnai la salle et comme j’étais largement en avance, je choisis une place très confortable au premier rang. Je ne vis qu’une dizaine de personnes occupant la presque totalité de la troisième rangée. Je consultai le programme qui nous avait été remis et attendis.  Le répertoire était intéressant. Les chansons sélectionnées parlaient d’amour, d’ivresse, et de nostalgie. J’avais envie soudain, de me détendre pour participer totalement à cette fête et la vivre dans tout mon être.

La pièce se remplit progressivement. L’arrivée des membres de l’orchestre suscita quelques timides applaudissements.  Ces messieurs en smoking gagnèrent le podium.  Ils nous saluèrent d’un bref hochement de tête. A peine installés, l’attention du public fut à nouveau tirée par l’entrée d’une très petite femme, de mise fort simple.  Le visage très pâle de la chanteuse m’avait interpellé.  Elle semblait très fatiguée et plutôt mal à l’aise.  Je vis le tremblement de ses mains.  Elle lançait un regard perdu embrassant l’assemblée tout entière.  Personne ne bronchait. Dans l’épais silence qui s’était crée, je retins mon souffle. La tension était palpable.

Soudain jaillirent du néant, le doux chant du violoncelle, un air joyeux d’accordéon suivi par la voix un peu rauque d’un contralto.  La musique était fort belle.  La voix s’affermit et avec une puissance maîtrisée, elle monta graduellement jusqu’à nous. C’était époustouflant !  Je perçus un mélange parfait de douceur et de force dans chacun des morceaux qu’elle nous offrait.  Sous son apparence plutôt quelconque, je reconnus une artiste au talent indéniable.  Et je remarquais combien son regard fiévreux, hanté, exprimait à la fois joie et tristesse.

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La vedette de la soirée interpréta avec beaucoup de savoir-faire, la musique de la Grande Epoque.  Le public était très enthousiaste.  Moi, j’étais transportée ! J’avais reçu en don, le partage d’une confiance inébranlable et d’une foi sans limites...

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Le concert (seconde partie)

La seconde partie du concert était tout aussi passionnante.  La musique s’était adoucie.  Elle offrait davantage de tendresse et d’abandon.  J’avais envie de pleurer, je ne sais pas trop pourquoi. Je pensais à certaines paroles blessantes, à l’absence d’un être cher…J’avais l’impression que l’artiste s’adressait à moi et qu’elle me connaissait.  C’était plutôt présomptueux de ma part.  Je n’étais qu’une inconnue pour elle, une parmi d’autres.

Cette nostalgie dura jusqu’à la fin de la soirée.  Lorsque P. nous salua chaleureusement avec ses compagnons sous une salve d’applaudissements cette fois, je n’eus qu’une envie : lui acheter un cd-souvenir et surtout tenter de lui adresser quelques mots.

Je me sentais gauche et embarrassée. J’attendis

Une bonne demi-heure plus tard, l’équipe nous rejoignit dans la cafétaria.  Les musiciens s’étaient rhabillés et boutonnaient déjà leur pardessus.  Ils avaient hâte à partir.  Ils attendaient leur compagne, restée assise près d’une table.  Elle tirait quelques bouffées de sa cigarette en attendant d’éventuels acheteurs.  Timidement, je l’abordai.  Elle m’invita à m’asseoir en face d’elle.

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Nous parlâmes de la soirée, et de la réaction favorable du public. J’y ajoutai mes félicitations personnelles et lui demanda un exemplaire de son unique CD.

Je ne voulais pas prolonger inutilement la conversation parce qu’il était déjà fort tard et je savais que le groupe avait encore un long trajet à effectuer pour rentrer.

P. me demanda si je désirais un autographe. Je répondis par l’affirmative et pendant qu’elle griffonnait quelques mots sur le livret qui accompagnait le compact, je lui confiai que tout artiste qui se donnait entièrement comme elle venait de le faire, me touchait profondément. Elle me répondit que mes paroles lui faisaient du bien parce que pour elle aussi, c’était important d’être reconnue et appréciée.  En me disant ces paroles, elle me regarda avec une certaine instance. Un peu mal à l’aise, je pris le disque qu’elle me tendit et payai. Quand elle me vit ouvrir le boîtier pour lire son message, elle me demanda de postposer ma lecture. Je me levai en glissant le CD dans mon sac.

A mon grand étonnement, P. se leva en même temps que moi - personne en effet, n’était venu acquérir un enregistrement de ses chansons..- en m’adressant à nouveau la parole :

« C’est parfois très dur, cette vie.  Je voudrais donner le meilleur de moi-même d’une façon chaleureuse et trop souvent, un véritable mur se dresse entre les autres et moi.  Les  gens sont froids.  Dans de pareils moments, je me sens terriblement seule et ma fatigue est plus lourde à porter.  Et malgré tout, je dois toujours rester moi-même, et chanter avec toute mon émotion, autrement, je renie tout ce qui est beau, tout ce qui compte réellement. »

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J’entendis réellement ces paroles et sentis à quel point certaines personnes possèdent la capacité naturelle de donner jusqu’à l’épuisement de toutes leurs ressources. Très calmement, je lui répondis :

« Je sais cela. Je connais cette solitude. Et contrairement à vous, j’ai renoncé. A quoi cela sert-il d’aimer, de ressentir, si tout le monde est indifférent ?  J’ai chanté moi aussi, mais j’ai laissé tomber.  Comme vous, je ressentais tout mais je n’ai trouvé ni compréhension, ni chaleur humaine. C’est fini, maintenant. »

Elle me parla une dernière fois, d’une voix très douce :

« Non, toi tu te persuades que c’est fini. Mais tu sais que ce n’est pas vrai. Sinon, tu serais indifférente, et tu ne serais pas si triste ! »

Je n’objectai pas.  Elle avait raison.  Et je la regardai ouvertement dans les yeux, cette fois.  Elle me sourit.

Je lançai un regard en direction de ses collègues qui attendaient patiemment.  Mon interlocutrice comprit mon invitation, rassembla ses affaires en toute hâte, et me salua. 

En montant à l’étage, j’étais toute émue encore. Je revivais les moindres détails de cette soirée, et ne cessai de m’interroger, pour comprendre…

P. m’avait ouvert la porte..

Une fois arrivée dans ma chambre,  je vérifiai le bon sommeil des enfants, me déshabillai et pris le CD pour lire le message que mon amie d’un soir m’avait laissé..

Et là, pour la première fois depuis longtemps, tout en versant quelques larmes de fatigue, je me mis à espérer….

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Juillet 1999

Posté par Sourifleur à 14:28 - contes et nouvelles - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Le concert..

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J'ai écrit cette longue nouvelle en souvenir d'une rencontre qui a réellement eu lieu (à l'époque où je l'ai rédigée, mon écriture avait principalement une valeur thérapeutique et contenait pas mal d'éléments personnels).

Je vous laisse cette histoire parce que je voudrait rendre hommage ici à cette jeune chanteuse qui instinctivement,  m'a ouvert la porte.  C'était le tout début de ma guérison émotionnelle..

Merci à toi, P. (que je n'ai plus jamais revue)

Posté par Sourifleur à 14:26 - tranches de vie - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 mai 2008

de la Musique

Allégorie Baroque

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La Voix humaine règne depuis toujours sur ce lointain royaume où l’archiluth est Roi. Elle est belle, capricieuse et sensuelle.

L’époux vertueux suit sa Dame dans ses moindres déplacements.  Compagnon fidèle, le vieil homme soutient sa bien-aimée dans ses moindres épreuves.  On ne connaît mari plus sage, ni plus tolérant.

En ce moment précis où commence l’histoire du grand Compositeur, la Noble Femme hésite sur le pas de sa porte.  Son cœur inconstant souffre.  Un ange, tenté par ses appâts, a daigné lui refuser ses avances;  Il était inapte à éprouver La moindre volupté dans sa chair toute virginale.

La séductrice délaissée se sent un peu fragile, elle risque quelques pas et se dirige vers les jardins, toujours accompagnée. Elle a besoin d’être entourée et très souvent entretenue.

Son cœur meurtri ne trouve aucun apaisement dans l’air suave d’une fin d’été et lance d’incessants appels pour attirer à elle, une quelconque créature consentante et accessible.  Une petite flûte lui répond, et lui insuffle gentiment un très doux message.  La fille de Pan se fait lascive. 

L’épouse charmée se laisse bercer par le chant de la nymphe au cœur tendre et effleure sa joue rebondie et vermeille.  Elle admire à l’envi, son jeune corps étroit et lisse, mais à peine rassasiée par le charme de la jouvencelle, elle l’envoie d’une chiquenaude, rejoindre les bergers.

La petite s’en va, gambadant à travers les hautes herbes, s’approche tranquillement des compagnons de son père en modulant quelques trilles aigues. Une cascade de roucoulements lui fait écho.  Elle se termine sur une note très ample et tenue.  La diablesse se consume.

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De loin, la Dame observe la parade et feint d’essuyer une larme, au grand dam de son Seigneur et Maître. Elle murmure un vœu et pleure sur sa jeunesse perdue. Aime-t-elle ? Elle souhaite rentrer au palais.

Le clavecin lui apporte une couverture dorée.  Sa démarche est sautillante, un peu guindée.  Le petit page s’exprime délicatement, par touches, avec un raffinement extrême. Il en pince pour sa Patronne.  Il voudrait évincer Celui qu’il considère déjà comme un Ancêtre.

Il aime se mesurer au vieillard et prend l’habitude de jouer en exécutant mille cabrioles pour bousculer son rival.  Ses maîtres apprécient sa faconde et sa malice.  Il s’attarde souvent près du couple pour former un parfait trio.

La grave viole de gambe interrompt la petite réunion domestique.   Elle gronde. Elle annonce un bouleversement.  Les Dieux ont de leurs larmes, inondé la Vallée.  Le barrage qui retient les grandes Eaux, est sur le point de céder.

Un silence respectueux accueille cette nouvelle.  Le Compositeur a prévu quelques longs soupirs.

L’enfant tente d’égayer l’atmosphère. Il joue seul et s’arrêt enfin, tout ébahi de s’entendre en solo. Par la fenêtre, il lance un bref regard à la flûte toujours proche. Dans un dernier accord, il lui envoie un chaste baiser

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La musique s’éteint et le Pays devient sombre.  Des nuages menaçants passent au-delà du quintette.  Des craquements sinistres se font entendre de partout. 

Le Panthéon, ivre de colère, frappe furieusement les tymbales.  Le Grand Compositeur est renvoyé à l’exil. Il emporte sa belle création dans sa tombe. Elle se décomposera avant lui

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Là-bas, dans la Cité des hommes, deux âmes ont entendu les gémissements de l’artiste et se sont retrouvées.  Deux corps frappés d’interdit ont trouvé grâce.  Leurs lèvres se rapprochent, leurs mains se touchent, les regards deviennent plus profonds, se reflètent l’un dans l’autre…D’un simple morceau de musique, l’Amour est né..

19 septembre 1998

Posté par Sourifleur à 19:25 - contes et nouvelles - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

ma bataille privée : l'Ecriture comme plaidoirie

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L'histoire qui va suivre (Allegorie Baroque) a été écrite en 1998 ; c'était la fin d'une période très difficile pendant laquelle j'ai traversé un deuil profond (mon papa est décédé en 1995). J'avais également subi une rupture très difficile avec le milieu artistique dans lequel je m'étais investi (chant classique) et vécu de nombreuses difficultés conjugales et familiales (mari violent - enfant malentendant et légèrement autiste).

Avec le recul, je vois dans ce récit très symbolique, toute la souffrance que je portais en moi et dont seule l'Ecriture pouvait me soulager. Investie d'un très grand sentiment de culpabilité, je ne vivais que dans ma tête en me fermant complètement sur mes émotions et ressentis.  Depuis l'enfance, j'avais entendu trop de voix dures et accusatrices, et subi leur violence gratuite. J'avais sombré dans une profonde dépression.

Mon texte s'en ressent ; il est fort cérébral.

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Et pourtant, dans le même récit, apparaît également un tout petit embryon d'espérance.  Cette Foi dans la vie, que personne n'a réussi à détruire.  Cette espérance a fait de moi une femme épanouie qui a retrouvé son âme d'enfant.

Je voudrais sourire à la jeune femme que j'étais alors, totalement démunie, et la remercier de s'être préservée..

Je n'avais pas encore rencontré les merveilleuses personnes qui allaient me permettre d'ouvrir la porte de ma prison pour vivre pleinement.

Posté par Sourifleur à 19:20 - tranches de vie - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

04 mai 2008

un grand vent

Lin-Tan-Po dans sa rizière

Travaille jusqu’aux dernières lueurs

Il va rejoindre l’humble chaumière

Où vivent sa femme et l’enfant, son Bonheur

Son cœur heureux ne connaît qu’une crainte

L’approche du Grand Vent le fait frémir

Ce souffle sauvage qui murmure sa plainte

Et entraîne les eaux à tout détruire

Ce matin-là, l’épouse est partie

Parée de ses plus beaux atours

Dans le village voisin, elle voit l'Ami

Celui qui lui inspire ce détour

Le bébé laissé seul dans son berceau,

Dort dans la maison désertée

Mais affamé, il se réveille au plus tôt

seul le vent répond à son cri désolé

Lin-Tan-Po dépose son outil

Et accourt, murmurant une prière

Il entre chez lui, essoufflé et transi,

Et découvre une forme renversée sur la terre

Le doux enfant au crâne meurtri

Ne tendra plus son petit corps

à la tendre caresse d’un visage pâli.

Le vent puissant lui a donné la mort.

L’épouse de gris vêtue, désormais, pleure

Jamais plus, elle ne délaissera le foyer

Et Lin-Tan-Po oublie sa peur

Car le grand vent l’a ignoré

Le sage époux dans sa rizière

Remercie le ciel clément

Dans le ventre de la future mère

Grandit un nouvel enfant

Parfois, un petit ange aux yeux bridés

murmure dans le cœur de ses parents

Et sourit à la mère pardonnée

blotti dans les bras du vent..

Le vent joue avec les hommes

Et l’homme joue avec le feu

Le feu joue avec nos cœurs

Le cercle se brise

L’enfant donne son cœur

L’enfant s’éloigne du feu

L’enfant aime l’homme

Et l’enfant est l’ami du vent.

Et la vie devient éternité

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Posté par Sourifleur à 18:39 - poèmes - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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